D’Alexandrie en Égypte, je vous partage un texte d’un de nos professeurs, Alioune BADIANE
Amicalement
YARA
LEOPOLD SEDAR SENGHOR ET LA QUÊTE D’UN ART AFRICAIN DE SON TEMPS
Le Poète - Président Léopold Sédar SENGHOR aimait les arts de toutes les disciplines. Du théâtre à la danse, au ballet, à la musique, au chant ; De la sculpture à la peinture, à la tapisserie, à l’architecture.
Sans doute, trouvait - il dans la proximité physique ou imaginaire des œuvres de l’esprit, et partant dans le respect voué aux artistes de tous horizons, les sources d’une cohérence identitaire apte à lui restituer les repères fondamentaux de son action quotidienne. Ceux qui ont eu le privilège de sa proximité disent tous avoir été frappés par sa propension à enseigner par l’exemple, les vertus cardinales dont il était pétri. Sa ponctualité est légendaire ; Par attachement au travail bien fait, il avait crée à la Présidence de la République le « Bureau Organisation et Méthode » devenu aujourd’hui la « Délégation au Management public ». C’était simplement l’attitude d’un homme de culture véritable. En effet, sa sensibilité de poète lui offrait l’avantage de savoir se laisser agir par les forces vitales qui faisaient de chaque œuvre de création artistique ou littéraire, un relais d’essentialisation des « idées - sentiments »[1], au sein du processus ontologique unissant « Dieu au grain de sable ». Et SENGHOR de chercher d’abord les illustrations de cette vision du monde dans les valeurs négro - africaines qu’il allait implanter bien au centre d’une triade : Eriger la création culturelle d’abord en argumentaire contre l’aliénation, puis en outil de gestion politique libératoire d’une nation en devenir et enfin en épicentre du dialogue des civilisations.
SENGHOR à la rencontre de l’art négro - africain.
Depuis son royaume d’enfance, le poète avait repéré l’énergie, la foi, l’orgueil voire le sentiment d’amour, que pouvaient exalter les créations artistiques assorties des techniques artisanales :
le chant gymnique chez le lutteur ; le rythme sonore chez le danseur et les vibrations corporelles chez le musicien instrumentiste ; la verve du griot généalogiste auprès du chef ou du guerrier ; la mélopée du paysan, de l’éleveur ou de l’artisan sur l’accomplissement de son propre travail. N’oublions pas que la tradition orale veille sur le lien établi par le mythe fondateur, entre la force vitale primordiale et la création des formes. Dès lors, s’éclaire toute la place que « l’ex - pression de la force vitale »[2] prend dans le sentiment de libération de l’individu et surtout dans les instants d’épanouissement de la collectivité. C’est pourquoi, l’artiste négro - africain est perçu d’abord comme le gardien d’une métaphysique, pour un large partage de la moindre vibration divine, au nom à la fois du mythe et de l’efficacité. Mieux, cette cosmogonie garante de la force vitale, fait que les activités génériques de l’Homme ne peuvent être dissociées. Elles partagent la même sève nourricière. Si bien que pratiques et pratiquants se trouvent engagés dans une interdisciplinarité qui garantit la fonctionnalité de leur rôle dans la cohésion sociale. De la parole sacralisée, le Verbe devient poésie, puis chant donc musique génératrice de danse elle - même sculpture dynamique. La sculpture, par le rythme de ses pleins et de ses vides, se pose en séquence chorégraphique. La danse, par le conte ou la fable, introduit le jeu théâtral ; Lorsqu’elle est de réjouissance, la lumière se pare de couleurs essentielles, à travers enduits, onguents, parures et vêtures.
« La littérature et l’art ne se séparent donc pas des activités génériques de l’homme, singulièrement des techniques artisanales. Ils en sont l’expression la plus efficace. Que l’on se rappelle, dans L’Enfant noir, le père de Laye forgeant un bijou d’or. La prière, plutôt le poème qu’il récite, l’éloge que chante le griot tandis qu’il travaille l’or, la danse du forgeron à la fin de l’opération, c’est tout cela - poème, chant, danse - qui, au - delà des gestes de l’artisan, accomplit l’œuvre et en fait un chef - d’œuvre. »[3]
En fait, l’artiste négro - africain également sait jouer son rôle de guetteur d’émotion, comme dans toutes les autres cultures du monde. SENGHOR le reconnaît et le revendique : « Chaque peuple réunit, en son visage, les divers traits de la condition humaine. Mais j’affirme que ces traits, on ne les trouve nulle part réunis dans cet équilibre et sous cet éclairage, nulle part le rythme n’a régné aussi despotiquement. La nature a bien fait les choses, qui a voulu que chaque peuple, chaque race, chaque continent cultivât, avec une dilection particulière, certaines vertus de l’homme ; en quoi réside précisément son originalité. »[4] Ainsi, dans une démarche de retour mieux, de «recours aux sources», SENGHOR a cherché à décrypter les fondements des pratiques artistiques et artisanales, autant que de leurs articulations. De même, avec pédagogie, il en a énoncé les caractéristiques formelles, pour les poser comme orientations stylistiques de «l’Ecole de Dakar».
De la détection des jeunes talents au mécénat d’Etat.
La démarche initiatique « d’enracinement » et « d’ouverture » effectuée par le poète SENGHOR ne pouvaient rester une parenthèse dans son parcours personnel d’Intellectuel, encore moins dans son action politique. Déjà en 1948, le Député qu’il était au Parlement français, allait s’intéresser à la détection de jeunes talents appelés à poser avec lui, les jalons de la future « Ecole de Dakar ». Bénéficiant d’un séjour en France, de 1949 à 1959, le peintre Iba NDIAYE, fréquente tour à tour l’Ecole régionale des Beaux - Arts de Montpellier, l’Ecole nationale supérieure des Beaux - Arts et l’Académie de la Grande Chaumière de Paris. De 1954 à 1960, Papa Ibra TALL, sur une recommandation du Commandant Sankalé, adressée au Député SENGHOR, fréquente l’Ecole nationale supérieure des Beaux - Arts et l’Ecole spéciale d’Architecture de Paris. Et Alpha Walid DIALLO, à son tour, de témoigner: «C’est en 1958 que j’ai réellement compris l’importance de l’art en général, de la peinture en particulier, au contact d’un homme extraordinaire, le Président Léopold Sédar SENGHOR, alors député - maire de Thiès, et à qui j’avais été présenté par Djiby DIAW, à l’époque avocat et homme politique.» Chez Pierre LODS, fondateur et animateur de l’Ecole de Poto - Poto de Brazzaville, les contacts avec SENGHOR seront surtout favorisés par le Deuxième congrès des écrivains et artistes noirs de Rome en mars 1959. En 1961, il sera appelé à Dakar en coopérant, aux côtés de Papa Ibra TALL, alors fondateur de la section de recherche plastique nègre de l’Ecole des Arts. D’autres jeunes talents, dans d’autres domaines artistiques, vont bénéficier du même regard et être appuyés en conséquence, pour subir la même attente : contribuer au projet culturel senghorien. Des noms seront plus tard familiers aux générations suivantes : Maurice Sonar SENGHOR, Douta SECK, André SECK, Daniel SORANO, Blaise SENGHOR etc. Enfin, dès son accession, en septembre 1960, à la magistrature suprême de notre pays, le Poète - Président va s’atteler, en toute cohérence, à baliser et éclairer la position centrale de la Culture et donc de l’art, dans la construction d’une identité nationale et négro - africaine. Auparavant, il aura donné l’exemple en composant les paroles de l’hymne national qui commence par appeler les arts à l’exaltation du sentiment national : « Pincez tous vos koras, frappez les Balafons, le Lion rouge a rugi !». Il s’en est expliqué. « Sur un plan plus général, il s’agit, toujours, de créer un art nouveau pour une nation nouvelle »[5].
Ainsi, le nouvel Etat du Sénégal se devait d’être demandeur d’œuvres de l’esprit, c’est - à - dire, de créations artistiques et littéraires, supports des repères culturels à élaborer selon le principe de « l’Enracinement » et de « l’Ouverture ». Les symboles de la République matérialisés, les artistes et les écrivains, étaient invités à revisiter l’histoire et la géographie, afin de permettre aux populations de puiser dans leurs œuvres mobilisatrices, les forces nécessaires au Développement économique et social de la Nation. « Ce sont nos poètes, nos conteurs et romanciers, nos chanteurs et danseurs, nos peintres et sculpteurs, nos musiciens. Qu’ils peignent de violentes abstractions mystiques ou la noble élégance des cours d’amour, qu’ils sculptent le Lion national ou des monstres inouïs, qu’ils dansent le Plan de développement ou chantent la diversification des cultures, les artistes négro - africains, les artistes sénégalais d’aujourd’hui nous aident à vivre aujourd’hui, plus et mieux. »[6]
D’où le choix du mécénat d’Etat, formulé à travers le principe selon lequel, le Président de la République est le Premier Protecteur des Arts et des Lettres. Ce principe figure dans la Constitution sénégalaise.[7]
SENGHOR, fondateur de « l’Ecole de Dakar ».
A travers une politique culturelle ambitieuse et menée avec une détermination admirable, le Poète - Président, entreprend la création d’une « Ecole de Dakar », au sens du dictionnaire des Arts de BORDAS : « Ensemble des disciples d’un maître, ou un groupe d’artistes se rattachant à une même tendance. Au sens large : ensemble des artistes d’une ville, d’une région ou d’un pays (Ecole d’Avignon, Ecole de New - York… » On pourrait ajouter à la liste, les Ecoles de Pont - Aven, de Paris, de Fontainebleau, ou de Nice. Car, en définitive, il s’agit d’un foyer ardent de création, dont le dénominateur commun, était d’ordre géographique, philosophique, esthétique ou technique, sans nullement signifier absence de diversité, de recherche, de créativité. Bien au contraire. Dans le cas de « l’Ecole de Dakar », l’expression des créateurs avait certes, ses repères idéologiques. Mais l’étendue des combinaisons possibles et des interprétations imaginables, était laissée à la discrétion de leur génie propre. Mieux, la formation et l’éducation artistiques institutionnelles, à la recherche perpétuelle de leurs performances, n’ont jamais exclu ni les atouts ni le charme de l’expérience empirique. Ainsi, « l’Ecole de Dakar », d’abord consacrée aux arts visuels (peinture, tapisserie, sculpture, architecture), a été orientée vers les arts vivants (musique, danse et théâtre), selon trois préoccupations majeures qui expliquent la proximité du Président de la République, lorsqu’il tient à présider une commission de sélection de projet artistique (maquettes de tapisserie ou d’architecture). Ces préoccupations s’exprimaient à travers d’une part, la définition de l’orientation idéologique et en conséquence, la création des cadres d’évolution des artistes (infrastructures, formation, recherches) et d’autre part, la promotion des œuvres réalisées (organisation de manifestations et appuis financiers et techniques). La promotion pouvait concerner des hôtes de marque en visite dans notre pays, autant que des publics étrangers, avec l’organisation de nombreuses manifestations culturelles du Sénégal, à l’occasion ou non des visites officielles du Chef de l’Etat. Le même souci a sous - tendu l’idée d’une Saison touristique de Dakar. « Or donc, nous avons formé le projet d’organiser, chaque année, à partir de 1973 et pendant le premier trimestre, une Saison de Dakar, où les arts plastiques occuperaient une place de choix avec, comme hôte d’honneur, au Musée Dynamique, un artiste de qualité internationale. Nous expérimentons, cette année, une proto - saison avec Pablo Picasso »[8]. Intuition anticipatrice de la Biennale DAK’ART 92 consacrée aux arts?
Quant à l’orientation idéologique de « l’Ecole de Dakar », mue par la défense et l’illustration de l’idéologie de la Négritude, elle devait reposer en priorité sur les lois de la culture négro - africaine. SENGHOR avait déjà pris le soin d’en dresser la typologie, par une définition minutieuse de l’image, du rythme, du Parallélisme asymétrique et de la palette négro - africaine.
L’image, analysée à partir des langues négro - africaines, n’est pas une image équation, mais plutôt une image analogique, symbolique. L’objet nommé ne signifie pas ce qu’il représente, mais ce qu’il suggère, ce qu’il crée. « Les mots sont enceintes d’images »[9]. Transposé dans le visuel, la représentation est affranchie de la description de la nature. Elle est plutôt celle qui libère le regard et l’imagination de l’Autre, dans un contexte initiatique où les lectures sont forcément étagées. Ainsi, sculpteurs, peintres, artisans et architectes accèdent à la surréalité voire à la sous - réalité des éléments représentés.
Et la division de l’espace visuel, avec le dévoilement de sa géométrie cachée, conduit aisément à l’abstraction, c’est - à - dire quant la forme et la couleur sont présentes pour elles - mêmes. Par exemple, deux simples ouvertures sur un morceau de bois, qu’elles soient circulaires sur un masque Dan, rectangulaires sur un Dogon, voire en amande sur un Fang ou un Batéké, signifient et expriment selon les circonstances costumées, le regard qui salue avec déférence, celui qui annonce la bonne nouvelle, celui qui prévient et rappelle à l’ordre ou bien celui qui rassure et qui console.
Le rythme, un attribut de la composition, est une formule dynamique de répétition, dont la force est capable de conduire le danseur et le musicien au paroxysme de la transe. C’est parce que « le rythme est l’architecture de l’être, le dynamisme interne qui lui donne forme, le système d’ondes qu’il émet à l’adresse des Autres… C’est le verbe de Dieu, c’est - à - dire la parole rythmée qui créa le monde »[10]. Le parallélisme asymétrique, perceptible dans la plupart des formes d’expression, est une configuration particulière du rythme : « une image ou un ensemble d’images analogiques mélodieuses et rythmées par une répétition qui ne se répète pas. »[11]
La palette négro - africaine quant à elle, renvoie à la gamme des Ocres rouges et jaunes, complétée par le Blanc nacré et le Noir de carbone ; ce dernier se transmuant parfois en Bleu indigo concentré. En réalité, au - delà de leur appartenance à l’environnement minéral et végétal du Négro - africain, SENGHOR a perçu, la puissance d’intégration de ces couleurs de base. En effet, lorsqu’elles sont posées l’une en présence des autres, surtout assorties des deux couleurs neutres que sont le Blanc et le Noir, elles restituent en une harmonie particulière, les trois couleurs fondamentales de la gamme chromatique telle qu’elle est révélée par la diffraction de la lumière. L’arc - en - ciel en est un merveilleux exemple ! Mieux, ces couleurs de la palette négro - africaine accèdent à la plénitude de leur expression, lorsqu’elles sont posées en aplat, sans effet d’ombre ni de saturation.
Enfin, il s’y ajoute des niveaux de correspondances, pour mieux les compléter, avec les configurations harmoniques en architecture, en poésie, en musique, en danse. Cela veut dire que les innovations attendues de « l’Ecole de Dakar » concernaient aussi, la musique, la danse, et le théâtre. Ainsi, SENGHOR fera de ces caractéristiques des illustrations de l’esprit de la civilisation négro - africaine, ainsi que des repères à mettre à la disposition de tout créateur soucieux d’un « Enracinement » dans les valeurs de cultures négro - africaines, avant toute « Ouverture » aux apports fécondants des autres cultures. Ce sera là notre contribution à la civilisation de l’Universel. « L’esprit de la civilisation négro - africaine anime, consciemment ou non, les meilleurs des artistes et des écrivains nègres d’aujourd’hui, qu’ils soient d’Afrique ou d’Amérique. Dans la mesure où ils en ont conscience et s’inspirent de la culture négro - africaine, ils se haussent au rang international ; dans la mesure où ils tournent le dos à l’Afrique - mère, ils dégénèrent et s’affadissent… Cela ne veut pas dire que les artistes et écrivains nègres d’aujourd’hui doivent tourner le dos au réel et refuser de traduire la réalité sociale de leur milieu : de leur race, de leur nation, de leur classe ; tout au contraire. Nous avons vu que l’esprit de la civilisation s’incarnait dans la réalité la plus quotidienne. Mais toujours, il la transcende pour exprimer le sens du monde. »[12]
Mieux encore, la conviction de SENGHOR par rapport à l’originalité de l’expression cultuelle négro - africaine recevait un argument de taille avec la révolution cubiste du début du 20ème Siècle. En effet, en 1906, Pablo Picasso provoque la rupture avec tout l’héritage de la Renaissance, pour aboutir au Cubisme. Ayant découvert les principes de la représentation portés par les masques nègres trouvés dans les cabinets de curiosité parisiens, il opéra des changements en pleine réalisation de la toile LES DEMOISELLES D’AVIGNON, pour jeter les bases d’une démarche artistique novatrice, fruit de ses propres audaces. Il marquera tout l’art moderne du 20ème Siècle. Avec le Cubisme, la forme est libérée des canons classiques et selon la grande leçon des masques : l’expression de l’émotion par le rythme, est bien dissociable des apparences naturelles. De même, la couleur est libérée du dessin, sans rien renier des réalités de la forme. C’est sans doute là que se fonde le véritable intérêt que le Poète - Président portait aux artistes modernes du début du 20ème Siècle. Il fera exposer leurs œuvres au Musée Dynamique ou au Centre culturel français de Dakar.
De Pablo Picasso à Pierre Soulage ; d’Alfred Manessier, à Maria Elena Vieira Da Silva ; De Friedrich Hundertwasser à André Masson et à Marc Chagall. Après avoir fait exposer « Dix Ans d’art au Sénégal » en 1970 à Stockholm, SENGHOR prend comme prétexte, l’exposition de Picasso de 1972, assortie d’un colloque, pour expliciter sa démarche de création de « l’Ecole de Dakar ». Il se pose la question pour mieux y répondre : « Mais pourquoi Picasso ? Essentiellement parce que pour la jeune ECOLE DE DAKAR, Pablo Picasso est un modèle exemplaire. Toujours enraciné dans son ethnie - je ne parle pas de « race » - il en a assumé, avec la condition humaine, tout l’héritage culturel : méditerranéen, espagnol, mais d’abord andalou. Il y a, surtout, qu’ainsi enraciné malgré l’éloignement de la terre natale, métissé profondément comme tous les méditerranéens, il a fait, de toutes ses richesses complémentaires, une puissance, rarement égalée, de CREATION. Et l’on sait que les valeurs de la Négritude, comme il me l’a dit, jadis, n’y furent pas étrangères »[13].
Quant aux cadres d’évolution des artistes, il y’a lieu de se référer simplement à deux initiatives politiques historiques : D’abord, l’organisation à Dakar, du Premier Festival mondial des Arts nègres, en Avril 1966. Ensuite, la création, en juin de la même année, d’un ministère des Affaires culturelles chargé de développer les Arts et les Lettres, tout en veillant à la sauvegarde du Patrimoine culturel national dans toutes ses dimensions matérielles et immatérielles. SENGHOR rêve également d’ériger à Dakar un musée des civilisations noirs, une cité des arts, une Maison de la Culture, une Bibliothèque nationale et de véritables complexes culturels régionaux[14]. En attendant, l’éducation artistique plastique et musicale est présente dans le système éducatif sénégalais, de la maternelle au cours secondaire. Des artistes et des enseignants de tous âges, formés aux diverses techniques d’expression, expérimentent leurs idées dans des espaces mis gracieusement à leur disposition, pour se produire régulièrement à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. L’appui technique, juridique et financier de l’Etat, parfois en vertu de ses propres initiatives culturelles, permet aux créateurs d’accéder à de grandes manifestations au Sénégal même et à l’étranger. Les artistes sénégalais, qu’ils appartiennent aux arts vivants ou aux arts visuels, dialoguant ainsi avec le monde, participent déjà à l’élaboration de la civilisation de l’Universel. Tantôt c’est les spectacles du Théâtre national Daniel SORANO à travers les prestations de l’Ensemble lyrique traditionnel, de la Troupe nationale dramatique et du Ballet national « La Linguère ». Tantôt c’est l’exposition itinérante que le Commissariat aux Expositions d’Art à l’Etranger, service crée à cet effet, présente dans les espaces culturels les plus spécialisées du monde, des années durant. Les tapisseries de laine des Manufactures de Thiès, échos sahélien de celles royales des Gobelins en France, trônent dans les salles et salons des institutions internationales et des résidences privées les plus prestigieuses; Elles étaient les cadeaux préférés du chef de l’Etat à ses hôtes. A l’intérieur du pays des centres culturels régionaux polarisent l’action culturelle décentralisée, afin de permettre aux terroirs d’alimenter, en matière de Patrimoine culturel et de création artistique, les recherches alors abritées respectivement par le Centre d’Etudes des Civilisations et le Service des Archives culturelles du Sénégal. Tandis que dans la sérénité de l’Université des Mutants pour le Dialogue des Cultures, installée sur l’Île martyr de Gorée, des Intellectuels d’avant - garde, autour des professeurs Iba Der THIAM et Roger Garaudy, expérimentaient la pédagogie d’éclosion des MUTANTS, futures sentinelles de la civilisation de l’Universel. Le Centre africain pour le Perfectionnement et la Recherche des Interprètes du Spectacle, l’Ecole de danse « Mudra - Afrique », sous la direction de Germaine ACOGNY et avec l’appui de Doudou NDIAYE Rose, met en gestation des symbioses majeures inédites. Son fondateur était Maurice Béjart, le Picasso de la Chorégraphie moderne, mais aussi fils du philosophe d’origine sénégalaise Gaston Berger le père de la Prospective. Le dispositif institutionnel que voilà, installé en conformité avec les préoccupations et la vision du Président SENGHOR, était également un outil diplomatique efficace, parce que mis au service de la coopération culturelle internationale. Par le biais de la Collection artistique privée de l’Etat, dont une partie alimentait les expositions itinérantes, les Palais nationaux, les bureaux de la haute Administration, dont les Ambassades, abritaient les œuvres des artistes sénégalais. Elles aussi, accompagnaient la diplomatie dans sa mission d’entretien du dialogue avec le monde. La radiodiffusion nationale et le Quotidien LE SOLEIL, rendaient compte de tout cela. Ce dernier éditait son supplément Arts et Lettres. SENGHOR n’a pas manqué de créer, au passage, la Fondation Léopold Sédar SENGHOR, pour lui assigner le même rôle de mécénat que les institutions, pour toujours scruter, organiser et amplifier la contribution de la création artistique, scientifique et technique négro - africaine à la civilisation de l’Universel. La revue ETHIOPIQUES rend compte des activités scientifiques de la Fondation.
Ainsi, les idées - sentiments du Poète - Président auront traversé le 20ème Siècle, en se destinant tour à tour au peuple négro - africain et aux autres peuples du monde. Au premier il exhortera à une meilleure connaissance, donc à une valorisation de ses lois culturelles originales, pour une émancipation véritable, mais surtout pour une recréation des valeurs de culture. Aux seconds, il demandera l’acceptation et le respect du principe de la diversité fécondante. L’élaboration de la civilisation de l’Universel est à ce prix. En outre, ayant bénéficié de l’opportunité exceptionnelle d’être élu Président de la République, SENGHOR s’imposera le devoir, devant l’histoire, de transformer sa vision en politique culturelle déclinée en programmes hardis et actions vigoureuses qu’il tenait à suivre personnellement. En effet, l’art et l’artiste - il parlerait de la poésie et du poète - devaient rester les fers de lance du dispositif assorti de projets, devant présider à l’appropriation de pareil destin du monde noir. Ce devoir de veille que s’est imposé le Poète - Président, pour l’exemple, est resté intact jusqu’après son départ volontaire du Pouvoir. En effet, il a continué à suivre l’évolution des artistes. Tant qu’il le pouvait, il assistait en simple citoyen à des vernissages d’exposition artistique et à d’autres manifestations culturelles, auxquels il avait été convié. Devant quelque visiteur discret, il lui arrivait de s’enquérir de l’état d’avancement de telle réforme artistique souhaitée et entamée par lui, du temps de ses charges présidentielles. A chaque fois, il ne manquait d’exprimer sa disponibilité de poète, pour que fleurisse le dialogue des cultures avec sa condition sine qua non, la créativité. Message ultime de Sédar - Le - Lion!
SENGHOR, Léopold Sédar - « L’esprit de la civilisation ou les lois de la culture négro - africaine », Premiers jalons pour une politique de la culture , (Présence Africaine, Paris 1968, pp 11 à 25).
[2] SENGHOR, Léopold Sédar, Id
[3] SENGHOR, Léopold Sédar, Id
[4] SENGHOR, Léopold Sédar, Id
[5] SENGHOR, Léopold Sédar, - « Pour une tapisserie sénégalaise ». Discours inaugural de la Manufacture nationale de Tapisserie, le 4 décembre 1966. LIBERTE 3, Négritude et Civilisation de l’Universel. (Le Seuil, Paris 1977, p 102).
[6] SENGHOR, Léopold Sédar, - « Fonction et signification du premier Festival mondial des Arts nègres », in LIBERTE 3, (p 58).
[7] Loi 2001.03 du 22 janvier 2001 portant Constitution, article 42 § 1er. Cf. Journal officiel de la République du Sénégal, numéro spécial 5963 du lundi 22 janvier 2001.
[8] SENGHOR, Léopold Sédar - « Picasso en Nigritie » in LIBERTE 3, (p 323).
[9] SENGHOR, Léopold Sédar - « L’esprit de la civilisation ou les lois de la culture négro - africaine.
[10] SENGHOR, Léopold Sédar, Id
[11] SENGHOR, Léopold Sédar, Id
[12] SENGHOR, Léopold Sédar - « Fonction et signification du premier Festival mondial des Arts nègres » in LIBERTE 3, (53).
[13] SENGHOR, Léopold Sédar - « Picasso en Nigritie » in LIBERTE 3, (p 323).
[14] Cf. le Vème Plan de Développement Economique et social (1977 - 1981), in « Sénégal d’aujourd’hui », N°14 « La Politique culturelle du Sénégal » (une publication du ministère de l’inforlation et des Télécommunications chargé des relations avec les Assemblées).